Discours prononcé à La Tour-de-Peilz le 1er août 2016

Seul fait foi le texte effectivement prononcé 

Mesdames et Messieurs les responsables politiques, en vos titres et fonctions,
Mesdames et Messieurs les invités,

Je vous remercie pour votre invitation et votre hospitalité en ce jour de la Fête nationale suisse. Le 1er août est pour nous un jour particulier. Ce n’est pas un jour où l’armée défile et montre sa force, comme ailleurs. Ce n’est pas un jour où l’on demande aux gens de s’habiller pour justifier d’une fonction sociale ou d’une appartenance. Ce n’est pas un jour où l’on dort. Ce n’est pas un jour où le Gouvernement promet des baisses d’impôts ou des amnisties. Non, parce qu’il s’agit de la Fête nationale suisse. Et ce jour permet à toutes et à tous de se retrouver, le soir autour d’un feu, le jour autour d’une table, pour partager, rencontrer, écouter, parler. 

 

Comprendre la Suisse et son histoire

Pour comprendre cela, il faut comprendre la Suisse. Or aujourd’hui, qui étudie encore l’histoire de la Suisse ? Tout est sur internet et… malheureusement, aussi, reste sur internet. Est-ce encore au programme des écoles que d’étudier l’histoire et la géographie du pays où l’on vit ? Pas vraiment, puisque moins d’un tiers des élèves suivent le gymnase et  ont alors un bref aperçu de quelques pages stéréotypes, voire politisées de notre passé.
En réalité l’histoire de la Suisse est très peu et très mal connue. On en a peur, à gauche comme à droite. Les uns pour des raisons dogmatiques, parce que les frontières seraient par définition mauvaises, que le passé est par définition le contraire de l’avenir et du progrès. La droite aussi, parce qu’elle a peur du déclin et du changement, mais surtout parce qu’elle a peur de découvrir que ses racines ne sont pas celles que l’on a écrit dans les manuels ou les images d’Epinal, si commodes au moment des votations.

 

Les mythes

Il est vrai que pour comprendre la Suisse il faut s’attaquer à certains mythes. En dix ans, j’ai expliqué la Suisse à des étudiants de plus de 150 pays en examinant justement et scientifiquement chacun de ses mythes. Voici quelques morceaux choisis :

La Suisse n’a jamais dans son histoire été autosuffisante en nourriture. Il a toujours fallu importer et donc il a fallu travailler, produire, pour exporter – c’est-à-dire commercer ou échanger. Bien avant Marx, c’est donc une division du travail qui a dû s’opérer. Et qui fait de la Suisse un état modèle et précurseur dans les échanges internationaux, le transit alpin, la banque, l’assurance, etc. La tradition mais aussi l’avenir de la Suisse ne sont donc pas la fermeture, mais au contraire, les échanges.

La Suisse n’est pas un pays de montagne. Elle l’est devenue à la fin du XIXe siècle lorsque le progrès et le tourisme ont permis aux familles de se sédentariser. Auparavant, pour la plupart, il s’agissait de migrer au gré des saisons – entre les pâturages en été et la ville pour l’hiver. Les sédentaires n’aiment pas voir leur passé de migrant, c’est bien clair.

Mais pour arriver à cette installation, les Suisses ont travaillé dur, cela pendant des siècles. Et ce sont ces valeurs, la solidarité des communautés –c’est-à-dire des familles, des villages, des cantons– qui ont permis à la Suisse de prospérer. Au moins autant que les décisions éclairées et la Providence, qui nous ont tenus écartés des misères ou des destructions de la guerre.

La Suisse a aussi été une terre d’asile pour les persécutés, pour les malades, les révolutionnaires - alors pourquoi pas pour les riches? On pourrait dire qu’eux aussi, aujourd’hui, sont persécutés chez la plupart de nos voisins…

La neutralité de la Suisse a une histoire complexe qui remonte à 1515. Elle est aussi difficile à expliquer qu’à appliquer au quotidien. La Suisse a-t-elle été neutre durant la Seconde Guerre mondiale ? Que dit le droit international ? Que dit l’éthique ? Deux rapports d’historiens ont été commandés : le premier durant les années 1970, le second durant les années 1990. Sans surprise, le premier dit ‘oui’ et le second dit ‘pas tout-à-fait’. Et si l’on avait recommencé l’exercice vingt ans après, on peut être sûr que la nouvelle génération d’experts aurait interprété la question d’une autre manière. Elle aurait, avec raison, posé d’autres questions.
Si Guillaume Tell est lui aussi un mythe, comme Arnold Winkelried ou d’autres encore, ils personnifient cependant admirablement les valeurs qui ont fondé ce pays. L’amour de la liberté, de l’indépendance, la famille, le sacrifice au profit d’un idéal, d’un bien commun. Ces valeurs et ces histoires ont un sens aujourd’hui. La liberté individuelle et l’indépendance de convictions, sans parler du caractère fort que symbolisent Guillaume Tell, sont véritablement au centre de notre société individualiste moderne. Le sens du sacrifice c’est ce qui nous fait travailler au-delà des 35, des 40 ou des 42 heures hebdomadaires… et je ne parle pas de ceux qui le font au-delà de 65 ans.

On ne peut passer sous silence la polémique de révisionnisme autour de l’Hymne nationale. Nous avons vécu ces derniers mois une opération de sabotage de l’histoire de la Suisse et une pitoyable tentative de putsch en voulant, sans consultation et sans soutien populaire, réécrire les paroles de l’Hymne nationale –qui d’ailleurs n’en est pas un– à des fins modernes – c’est-à-dire politiques, pour ne pas dire idéologiques. Lisez seulement ces paroles, comparez-les aux textes de nos voisins. Vous n’y trouverez aucune allusion à la guerre, à la supériorité, à la crainte. On y parle de soleil, de nature, de bien, d’humilité. Au-delà de l’identité, tout cela raisonne avec une incroyable actualité.

 

Sécurité et vivre ensemble

Aujourd’hui, le thème de la sécurité raisonne partout. Il n’y a pas un seul journal – papier, télévisé ou numérique – sans que l’on parle de guerre ou de terrorisme, de violence ou d’injustice, de crise économique ou de risques technologiques cyber, OGM ou autres. Nous sommes devenus exigeants avec notre sécurité. Or nos sociétés et nos systèmes sont vulnérables. Le monde est devenu globalisé et nous apprenons maintenant dans l’heure les accidents qui se produisent à l’autre bout du monde.

On dénombre 41 conflits armés aujourd’hui à travers le monde – soit plus du double du nombre de conflits durant les années 1990, les soi-disant « dividendes de la Paix » après la chute du Mur de Berlin. Cela signifie qu’un pays sur quatre et près de la moitié de la population mondiale sont encore aujourd’hui confrontés à la guerre et à toutes les misères qu’elle amène.

Les guerres touchent désormais les frontières de l’Europe. Des pays stables et faisant figure de bons élèves s’enfoncent dans des expérimentations ou des régimes de plus en plus autoritaires – à l’instar de la Pologne, de l’Ukraine, la Hongrie, sans parler de la Turquie. Cela n’est pas sans danger pour un petit Etat comme la Suisse.

Le terrorisme touche nos sociétés au cœur. Ce phénomène interroge et bouleverse tous les maillons de notre chaîne sécuritaire et existentielle : de la prévention et des services de renseignement, en passant par le leadership politique, nos engagements et notre coopération vis-à-vis de nos partenaires étrangers, notre respect du droit international, notre juridiction locale, l’organisation et la doctrine d’engagement de nos policiers, la disponibilité et les capacités de nos systèmes de sécurité civils, sans parler de notre organisation de la détention et du suivi à long terme. 
Mais parlons encore des migrations, du contrôle aux frontières, des allocations, notre tolérance de l’autre, notre pratique quotidienne de la laïcité. 
Le terrorisme n’a pas fait que 240 morts en un an en Europe. Il a frappé notre société au cœur de ses valeurs. Ne cédons donc pas à la peur, au trouble, au défaitisme. Mais interrogeons-nous sur nos valeurs et proclamons-les haut et fort. C’est là, la vraie « dissuasion » de la Suisse.

 

Valeurs

Reprenons donc les valeurs de la Suisse : 
•    liberté et indépendance, c’est-à-dire l’autodétermination, 
•    union, c’est-à-dire la coopération et la défense mutuelle, la solidarité internationale et la politique de sécurité de la Suisse,
•    la sécurité de notre territoire et de notre population, y compris de notre environnement et de notre cadre existentiel, 
•    des décisions par consensus et participation, c’est-à-dire la démocratie directe, 
•    le respect de l’autre ainsi que le respect des minorités, 
•    le travail, la rigueur, le mérite
•    le service au profit de la collectivité et du bien commun, c’est-à-dire le système de milice,
•    l’éducation, les valeurs humanistes, la justice, la tolérance et le vivre-ensemble.

Tout ceci me semble, comme le Cantique suisse, d’une réelle actualité et d’un réel optimisme pour nos vies, pour les vies de ceux qui nous succèderont. 

Soyons conscient de la chance que nous avons. N’en abusons pas. Restons vigilent car nul ne sait de quoi demain sera fait. Continuons à nous engager et à encourager ceux qui s’engagent pour améliorer l’existant : leurs connaissances et leur éducation, leur savoir-faire, leur travail et leur entreprise, leur engagement et leurs services à la communauté, leurs valeurs. 
Plutôt que de critiquer, il faut s’engager et s’encourager. Plus que jamais.

Vive la Suisse. Vive ses valeurs. Et vivent ceux qui les respectent, ensemble.
Bonne Fête nationale à toutes et à tous.

 

Alexandre Vautravers
Président SMG

SMG
Société Militaire de Genève
Case postale 3618
1211 Genève 3

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